Sous la voûte, l’âme !

Ce matin là, comme à chaque fois que j’entre dans l’atelier, le pas de porte m’accueille des fragrances fortes qui imbibent les murs de chaux blanche : colle de peaux, gomme arabique, vernis à l’alcool, tripoli, popote, mais aussi les odeurs de poussière d’ébène, d’érable et d’épicéa… Sans oublier cet indéfinissable parfum ramené de la plaine du Pô, qui vit grandir Crémone, et que quelques célèbres lombards érigèrent en capitale historique de la lutherie.
Passé le bain des odeurs, au second pas après la porte, c’est le camaïeu de teintes chaudes qui prend le dessus. La pâle lumière de l’arrière cour, filtrée par les petits carreaux de l’atelier plonge dans un jeu clair obscur les violons et autres altos sagement pendus aux fils de nylon. Entre les ébauches de bois blanc finement poncé, et les manches noirs d’ébène, les instruments se déclinent en autant de jaunes, d’ambres, d’oranges, de bruns et de rouges que les multiples couches successives de vernis parviennent à inventer. A cela ajouté les armées fièrement alignées de manches de gouges, de ciseaux à bois, de môles à éclisses, de gabarits et de contre formes, je ne serais pas surpris de voir surgir de l’ombre, entre deux altos et une volute de violoncelle, Guarneri, Amati ou encore le trop célèbre Stradivari.
Je me suis assis ce matin là, au bout de l’établi que Jean-Pierre consent à partager depuis quelques semaines. Je dois continuer ma table d’harmonie. Quelques jours auparavant, Jean-Pierre avait saisi deux planches d’épicéa, en avait évalué la résonance en les cognant avec la première phalange de son majeur. Après avoir assemblé par le champ ces deux trapèzes, j’avais alors tracé le contour de la table à l’aide d’un gabarit hérité de Stradivarius, puis débité la forme. Ma table d’harmonie arbore déjà fièrement ses épaules et l’arrondi de ses hanches, mais il faut maintenant s’attaquer au plus difficile, sculpter la voûte et son épaisseur, c’est ainsi que, de rabot en rabot, j’en termine à la noisette, ce minuscule rabot pas plus gros qu’un taille crayon que seuls trois doigts parviennent à tenir.

Il faut dire que la table d’harmonie d’un violon requiert la plus grande des attentions dans la vie d’un luthier…
La volute, finement sculptée, symbolisant une feuille d’automne qui s’enroule, n’a de valeur qu’esthétique et pourrait bien être remplacée par une… tête de lion… Par exemple. Ce n’est que la figure de proue de l’instrument !
La touche, les chevilles et le cordier, soumis aux tensions et à l’abrasion des cordes, sont choisis en ébène tout simplement parce que cet exotique au noir profond veiné de blanc révèle de grandes résistances mécaniques à l’usure.
Quant au fond et aux éclisses… Laissez-moi rire ! De l’érable ! Pardonnez-moi l’expression, mais a-t-on connu plus vulgaire bois de sabotier. Au XVI° siècle, les luthiers devaient s’en contenter faute de mieux, les autres essences étaient jalousement réservées pour des constructions nobles et utiles ! Les artisans du bois boudèrent d’ailleurs longtemps l’érable, ce bois plein de flammes à contre fil qui éclatent au moindre coup de rabot ou de gouge. Une pièce d’érable, on ne sait jamais dans quel sens la travailler. Du vulgaire bois de sabotier vous dis-je !

Mais la table… Elle… La table d’harmonie !… Vous voyez bien… Ce dessus de violon finement galbé, ajouré de deux ouïes très fines en forme de S. Ça s’appelle la table d’harmonie. La table d’harmonie, c’est le marbre de toutes les valses, le tapis de toutes les prières, le tarmac de toutes les destinations. La table d’harmonie, c’est elle qui va transmettre et diffuser les vibrations à tout l’instrument, elle qui va lui donner sa couleur, son caractère, son impétuosité et sa douceur, sa générosité et ses caprices de diva. Qu’elles soient de tristesse ou de joie, un violon ne verse des larmes que par sa table d’harmonie…
Saviez-vous que plus un violon est joué, mieux il sonne… Le violon aurait-il une mémoire ? C’est un peu comme s’il avait la capacité à se souvenir des plus jolies notes, des plus somptueuses mélodies, pour les jouer toujours plus riches, plus amples, plus généreuses. C’est parce que les ondes vibratoires générées par l’archet sur les cordes, puis par le chevalet, vont restituer toujours plus d’harmoniques en exploitant toujours au plus profond le réseau de fibres de bois de l’épicéa. Et oui !… C’est l’épicéa qui a été choisi pour fabriquer les tables d’harmonie. Et là, pas question de négocier avec un quelconque sabotier. La sélection de l’épicéa se fait par le luthier de façon quasi cérémonielle. Il en appréciera les différentes qualités, selon qu’il vienne d’Allemagne, d’Autriche, des Vosges ou du Jura. Le bois sera ensuite sonné pour en apprécier ses qualités acoustiques, puis mis au séchage lent en lieu sûr, afin de ne maltraiter aucune fibre.
Saviez-vous que l’épaisseur d’une table d’harmonie n’est pas constante, et qu’il faut, pour la sculpter, suivre un relief de cotes très précis, de l’ordre du 1/10 de millimètre, et qu’il convient de vérifier au comparateur à cadran à chaque coup de noisette.
Saviez-vous qu’une fois la table d’harmonie finie, observée en pleine lumière, elle doit laisser apparaître des transparences et des opacités différentes, mais très régulières dans leurs transitions !
Saviez-vous que la table d’harmonie est si fine, qu’elle doit être soutenue, en un point précis de sa voûte, par un petit cylindre de bois que l’on nomme l’âme. Et qu’au millimètre près, son ajustement peut transformer le plus beau des Stradivari en une horrible casserole…
Saviez-vous que le fin liseré marqueté qui souligne le contour de la table, n’a pas de valeur qu’esthétique. Pas du tout ! Si un musicien maladroit vient à cogner ou faire tomber son instrument, on favorise une cassure sur le bord du violon, et on préserve du coup la table d’harmonie.
Saviez-vous que malgré tout, lors de tensions trop fortes des cordes, la tables d’harmonie peut se fracturer… Ce qui arrive malgré tout ! Et bien on ne change pas une table qui s’est harmoniquement enrichie avec le temps. Surtout pas ! Le luthier va creuser très proprement une petite cuvette dans l’épaisseur du bois, puis tailler et ajuster au 1/10 de millimètre près une petite pièce pour ainsi réparer ce qu’on appelle une « fracture d’âme »
Et oui ! Les violons ont une âme. Et, si cette minuscule colonne soutenant la voûte de la table d’harmonie n’évoque pas non plus les plus anciens des temples construits par l’homme, c’est que je n’ai rien compris à la musique !